Fête de Ste Gertrude - Maigrauge - 16.11.07
 
Lectures: Eph 3,14-19; Jean 19,31-37
 
« Vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse tout ce qu’on peut connaître ».
 
Saint Paul décrit l’expérience intérieure comme une expérience du paradoxe : l’expérience de connaître ce qu’on ne peut pas connaître ; l’expérience de l’habitation dans notre cĹ“ur de Celui qui est plus grand que notre cĹ“ur.
 
Comment saisir cela ? Comment comprendre ce que cela signifie pour notre vie, pour notre prière, pour notre chemin ?
Baudouin de Ford, dans une homélie sur le Cantique des Cantiques, exprime ce paradoxe dans une belle prière que sainte Gertrude, si elle l’a connue, a pu faire sienne : « Seigneur, enlève de moi ce cĹ“ur de pierre, ce cĹ“ur figé, ce cĹ“ur incirconcis, et donne moi un cĹ“ur nouveau, un cĹ“ur de chair, un cĹ“ur pur. Toi qui purifies le cĹ“ur et qui aimes le cĹ“ur pur, possède mon cĹ“ur et habite en lui ; contiens-le et remplis-le, toi qui dépasses tout ce que je suis et qui m’es plus intérieur et intime que moi-même. Toi, le modèle de la beauté et le sceau de la sainteté, scelle mon cĹ“ur dans ton image, scelle mon cĹ“ur sous ta miséricorde, Dieu de mon cĹ“ur, Dieu, ma part à jamais. » (Hom. 6, sur Ct 8,6).
 
« Contiens mon coeur et remplis-le, toi qui dépasses tout ce que je suis et qui m’es plus intérieur et intime que moi-même. » : c’est au fond cela tout l’extraordinaire de l’expérience chrétienne, de la mystique chrétienne : porter dans son cĹ“ur Celui qui crée l’univers, porter dans son cĹ“ur Celui qui fait notre cĹ“ur.
 
Saint Paul reprend encore cette idée à la fin de notre lecture : « Alors vous serez comblés jusqu’à entrer dans la plénitude de Dieu. »
Nous sommes remplis à l’intérieur de nous-mêmes jusqu’à ce que nous entrions en Celui qui nous remplit. La plénitude de notre cĹ“ur est telle qu’elle déborde dans la plénitude de Celui qui nous comble de Lui-même.
 
Que veut dire ce paradoxe ? Comment le saisir ?
Pour le comprendre, je crois qu’il ne faut pas se mettre à réfléchir sur la façon dont cela peut se passer en nous et pour nous, mais il faut plutôt contempler ce que signifie cela pour Dieu. Que signifie pour Dieu remplir une créature humaine, remplir un cĹ“ur humain ? Que doit-Il faire, Dieu, pour remplir mon cĹ“ur ; que doit-Il faire pour trouver place en moi ?
Si nous nous posons cette question honnêtement, nous devons répondre qu’Il doit, d’une certaine manière, se vider de Lui-même. Pour nous remplir, il faut que Dieu se vide de Lui-même. Bien sûr, nous ne prétendons pas avoir un cĹ“ur si grand que Dieu doive se vider Lui-même pour nous le remplir. Mais nous comprenons que l’espace de notre cĹ“ur est pour Dieu comme un fond perdu, un récipient troué. Nous ne pouvons rien retenir de Dieu en notre cĹ“ur. Nous le « perdons » de toutes parts, comme une passoire. Alors, nous comprenons que, si Dieu veut nous remplir de Lui, Il doit mystérieusement comme renoncer à Lui-même, se vider de Lui-même, jeter dans un fond perdu sa propre plénitude.
 
Est-ce pensable, une chose pareille ? Non, nous n’arrivons pas à la penser. Dès que cette idée nous vient à l’esprit, nous la rejetons comme folle, insensée. Ainsi, pour que nous puissions nous en apercevoir, Dieu s’est révélé, s’est montré en Jésus Christ, justement comme Celui qui se vide de Soi-même pour remplir l’homme.
Si c’est saint Paul qui, dans le cantique de la lettre aux Philippiens, a lâché le mot – « Il se vida de lui-même – eauton ekenosen » (2,7) – c’est surtout dans la naissance, vie, passion et mort de Jésus que cette réalité s’est manifestée, et le sommet de cette manifestation est décrit dans l’évangile de cette fête de sainte Gertrude : « Un des soldats avec sa lance lui perça le côté, et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. »
 
Cette scène n’est pas seulement une représentation symbolique du Dieu qui se vide totalement pour remplir l’homme. Cette scène montre la réalité même de cette kénose, le réalisme de cette kénose, de ce « se vider de Soi-même », car le corps et le sang de Jésus sont le corps et le sang de Dieu. Le percement du côté de Jésus est l’icône de notre vraie plénitude. Dieu se vide totalement de Soi, afin de nous remplir totalement de Lui. Il se vide de sa vie pour nous en remplir. Il se vide de Soi pour nous remplir si surabondamment de Lui, que notre plénitude ne peut plus être que celle de Dieu, la plénitude infinie de sa charité.
 
Alors nous saisissons un peu mieux le sens de la prière de Baudouin de Ford : « Contiens mon coeur et remplis-le, toi qui dépasses tout ce que je suis et qui m’es plus intérieur et intime que moi-même » ; nous saisissons mieux dans quel sens nous sommes appelés à nous laisser remplir à l’intérieur de nous-mêmes jusqu’à ce que nous entrions en Celui qui nous remplit.
 
Tout consiste dans le mystère d’un Dieu qui est amour et dont la nature consiste justement dans le fait de préférer l’autre à Soi-même. En Dieu, l’Autre est toujours préféré à Soi-même. C’est cela la Vie de la Trinité. Le Feu de la Communion trinitaire est que chacune des Personnes continuellement se vide de Soi pour se combler dans la plénitude de l’Autre. Dans le CĹ“ur transpercé par lequel Jésus se vide totalement de Soi pour que notre plénitude en Lui soit possible, nous contemplons alors comme un instantané de l’éternelle Vie trinitaire. Et c’est par là, par cette ouverture, que nous pouvons entrer dans cette Vie, maintenant et pour l’éternité.
 
Cette expérience est l’expérience même de la joie. La joie, en effet, consiste à être remplis de ce qui déborde de nous, de ce qui nous dépasse, de ce qui est plus grand que nous. Regardez en enfant surpris par la joie : on voit tout de suite qu’il est soudainement rempli par quelque chose qui déborde de lui, qui déborde de son cĹ“ur à travers tout son corps. C’est parce qu’elle consiste à être rempli de ce qui nous dépasse, que la joie chrétienne, la joie évangélique, est toujours possible, même au cĹ“ur de l’épreuve. Les saints nous le prouvent.
 
Mais tout ce que je viens de dire ne serait pas complet, ne serait pas juste, si toute cette expérience ne nous entraînait pas, au moins en tant que désir, au moins en tant que prière, à refléter dans notre vie la kénose du Christ. Le CĹ“ur ouvert du Dieu qui se vide pour nous remplir, nous n’y entrons pas, si nous ne nous laissons pas aussi remplir par l’Amour divin qu’il nous dévoile. Et être remplis par l’amour Trinitaire veut dire – et c’est encore un paradoxe – nous laisser remplir par cette charité qui aime en se vidant pour la plénitude des autres. Notre plénitude, c’est de nous vider de nous-mêmes comme Lui s’est vidé pour nous.
 
Paradoxe de l’amour chrétien, paradoxe de la joie chrétienne, paradoxe de la mystique chrétienne. Comment pourrions-nous y entrer avec confiance si des saints comme Gertrude ne nous y entraînaient pas par leur témoignage de vie remplie de plénitude par la kénose du Christ ?
P. Mauro-Giuseppe Lepori O. Cist.