;
Allocution de Mme Verena Villiger Steinauer, 19.8.2009
Directrice du Musée d'Art et d'Histoire de Fribourg

Révérende Mère Abbesse,
Révérend Père Abbé,
Chères Sœurs de la Maigrauge,
Madame la Conseillère d’Etat,
Monsieur le Chef du service de la culture,
Madame l’ancienne directrice du Musée d’art et d’histoire,
Monsieur le Président des Amis de la Maigrauge,
Mesdames et Messieurs,

Depuis l’époque de l’empereur Constantin, le sépulcre du Christ est considéré comme le lieu le plus vénéré de la Chrétienté. Avec le déclin de l’empire romain, des peuples venus d’Asie arrivent au Proche-Orient. Ils sont rapidement islamisés, et menacent l’empire byzantin hérité de Constantin.
Alors, en Occident, la papauté appelle à la croisade pour conquérir la Terre sainte. Jérusalem est prise en 1099.
Jusqu’à la fin du Moyen Age, les pèlerinages en Terre sainte prennent de plus en plus d’importance.
Dans plusieurs régions d’Europe, surtout en Allemagne du Sud, en Alsace et en Suisse, les fidèles érigent dans certaines églises des copies du saint sépulcre. Ces copies sont d’abord des interprétations architecturales assez libres de la rotonde de l’Anastasis (c’est l’édifice qui renferme le saint sépulcre), à Jérusalem.

A partir des années 1200 environ, ces architectures cèdent le pas à des groupes de sculptures représentant les personnages impliqués dans la mise au tombeau du Christ.
Ces monuments – architectures ou groupes de figures – sont en pierre.
Inamovibles, ils sont visibles toute l’année.
C’est à partir de 1300, environ, qu’un type de saint sépulcre mobile en bois voit le jour.
Il consiste en deux parties séparées : un sarcophage et une sculpture du corps du Christ.
Cet objet bipartite est utilisé dans la liturgie, du vendredi saint au matin du dimanche de Pâques :
On imite la mise au tombeau du Christ le vendredi saint, et la découverte du tombeau vide le matin du dimanche de Pâques.
Le reste de l’année, ce type de sépulcre n’est en général pas visible.

Le saint sépulcre de la Maigrauge est un tel « sépulcre pascal » ; c’est même, probablement, le plus important qui soit conservé ! Pourquoi cet objet est-il si important pour l’histoire de l’art? (Je me limiterai à cet aspect et laisserai à la Mère Abbesse le soin de parler de la vénération que lui portent les religieuses de la Maigrauge.)

Il est important d’abord par son âge.
Vieux de presque 700 ans, il est à notre connaissance le plus ancien sépulcre pascal conservé.
Il semble aussi être le seul exemple médiéval où les deux éléments originaux – le corps du Christ et le sarcophage – soient conservés.
Ensuite, il est important par sa taille. Comparé à d’autres exemples, il est très grand.
Le corps du Christ est presque de grandeur nature.
Et finalement, la qualité artistique, aussi bien de la sculpture du corps que de la peinture qui recouvre le sarcophage, est extraordinaire. C’est par elle que cette œuvre réussit à nous émouvoir si profondément.

Les artistes qui l’ont créée restent anonymes, mais ils étaient au courant des dernières évolutions stylistiques. L’élégance des figures, la simplicité de leurs gestes et leur expressivité sont influencées par l’art français de la fin du XIIIe siècle.
Cet art a rayonné en Allemagne du sud, en Suisse orientale et visiblement aussi à Fribourg.
Il convenait parfaitement à une piété empreinte de mysticisme, pratiquée avant tout dans les couvents féminins cisterciens, mais aussi dominicains et franciscains.

L’importance culturelle insigne de ce témoignage de spiritualité a été comprise immédiatement par les deux savants qui l’ont découvert pour le bonheur de l’histoire de l’art : Max de Techtermann, alors conservateur du Musée d’art et d’histoire, et Joseph Zemp, jeune professeur à l’université de Fribourg et un des pionniers de cette discipline en Suisse.

Comment la copie a-t-elle été faite ?

Lorsque, à la suite de restaurations très difficiles, il a été décidé de remplacer l’original du saint sépulcre au couvent de la Maigrauge par une copie, Madame Yvonne Lehnherr, alors directrice du Musée d’art et d’histoire, s’adressa aux deux spécialistes de notre équipe : les restaurateurs d’art Alain Fretz et Claude Breidenbach.
MM. Fretz et Breidenbach ont proposé d’utiliser pour ce travail un procédé novateur: la saisie numérique d’images et de volumes. (On aurait aussi pu penser à copier tout à la main.)
A Fribourg, cette méthode avait déjà été éprouvée lors de la copie des Jaquemarts de l’hôtel de ville ; l’entreprise Archéotech qui avait réalisée cette dernière a également été mandatée pour le saint sépulcre.
La réalisation de la copie a été coordonnée par les restaurateurs du musée.

Laissez-moi vous en résumer les étapes :
D’abord, les collaborateurs d’Archéotech, sous la direction d’Olivier Feihl, ont procédé à la photographie des surfaces du sarcophage, avant tout des peintures.
Ces prises de vue, faites avec des appareils de pointe pour assurer une très haute qualité, ont ensuite été corrigées par des procédés sophistiqués. (Il fallait notamment corriger les déformations dues à une position oblique de la caméra et ajuster les couleurs.)
Ensuite, les photographies ont été tiré sur un support non-tissée de polyester extrêmement résistant.
En même temps, l’ébéniste-restaurateur Jean-Pierre Rossier a construit la copie du sarcophage en bois de sapin. (J’aimerais évoquer ici le souvenir de Philippe Crausaz, d’abord mandaté pour ce travail, mais tragiquement décédé l’automne passé).
Les éléments métalliques du sarcophage (les charnières et la fermeture) ont été copiés à la main par un serrurier connaissant les techniques anciennes.
Finalement, les tirages photographiques ont été appliqués sur le sarcophage à l’aide d’un adhésif composée de cire et de résine, scellé à chaud.
Ce travail, ainsi que d’autres finitions à la main, par exemple les nombreuses retouches, ont été faites par Alain Fretz.

Le corps du Christ, finalement, a été documenté en trois dimensions par un scanner.
Sur la base de ces données, le corps a d’abord été usiné par un robot à l’Ecole d’ingénieurs de Genève.
Pour des raisons de conservation et de manipulation, ce corps (la copie donc!) qui doit pouvoir être porté lors des cérémonies liturgiques, est fait en tilleul lamellé et collé.
En plus, il a été partiellement évidé.
Une fois l’usinage terminé, il restait beaucoup de finitions à faire sur ce corps : certaines zones en retrait, difficiles à lire par le scanner, et toute la surface devaient être retravaillées à la main.

Maintenant, il manquait encore la polychromie – ou la peinture – de cette sculpture.
Cette étape a été assurée magistralement par M. Thaï, de l’atelier Arn, à Lyss.
Finalement, deux saints sépulcres quasi identiques se trouvaient côte à côte dans l’atelier de restauration du Musée d’art et d’histoire. J’ai pu les examiner, et – croyez-moi – ces jumeaux se ressemblent comme deux gouttes d’eau !

Et, pour ne pas l’oublier, la recherche a aussi profité de cette entreprise :

D’abord, les photographies de l’intérieur du sarcophage, une fois projetées sur une surface plane, ont prouvé que les peintres du XIVe siècle connaissaient très bien leur métier : ils ont corrigé d’emblée certains raccourcis dus à la forme de la châsse.
Ensuite, des entailles découvertes à l’intérieur du cercueil montrent qu’un système de traverses permettait de rehausser le corps du Christ lors de son exposition et de le rendre ainsi mieux visible.
Et finalement, une analyse dendrochronologique du sarcophage (une datation basée sur les cernes du bois) que nous avions fait faire il y a 11 ans, a enfin pu être interprétée : le sapin qui a livré toutes les planches du réceptacle a été abattu très peu après 1329.
C’est donc de ces années-là que nous pouvons dater aujourd’hui, avec certitude, le saint sépulcre du couvent de la Maigrauge.

Je vous remercie de votre attention.